Réflexions sur le "choc des civilisations"

Publié le par Ben

Depuis la chute du mur de Berlin et la fin d'un monde qui se caractérisait par sa bipolarité, les conflits et les affrontements n'ont jamais cessé, malgré les thèses de certains chercheurs universitaires comme Francis Fukuyama qui évoquait, à la suite de l'effondrement de l'URSS, la fin de l'histoire et l'avènement de la démocratie de marché sur l'ensemble de la planète. Guerre du Golfe, Rwanda, ex-Yougoslavie, guerre d'Irak, etc. La liste est longue depuis le début des années 90. On en viendrait d'ailleurs presque à penser que la Guerre Froide constituait à cet égard un facteur de paix ou tout du moins une grille de lecture simplifiée pour comprendre le monde et tenter d'en anticiper les conflits.

Aujourd'hui, face à la complexité du monde, à ses conflits multiformes, à la montée du terrorisme fanatique, notamment celui de l'Islam radical, les observateurs sont à la recherche d'une nouvelle grille de lecture leur permettant une compréhension globale de la géopolitique mondiale.
 

Dans cette optique, la thèse du « choc des civilisations » de Samuel P. Huntington a fait son apparition dans les années 90, à la grande joie des journalistes et autres commentateurs du réel, à la recherche d'idées neuves et surtout simples à comprendre et à diffuser dans l'univers des médias de masse.

Pour Huntington, professeur émérite à l'université d'Harvard, la chute du mur n'annonce pas l'avènement de la démocratie de marché sous l'égide de l'hyperpuissance américaine, mais plutôt le passage d'un monde caractérisé par des clivages idéologiques, capitalisme contre communisme, à un monde marqué par des clivages civilisationnels et culturels. Sa thèse sur le « choc des civilisations », énoncée d?abord dans un article du Foreign Affairs en 1993, a connu un succès planétaire et est devenue une grille de lecture pertinente pour nombre de personnes influentes, notamment à la Maison Blanche.


Huntington considère que la fin des idéologies a entraîné une résurgence des sentiments identitaires, basés sur la religion. Ainsi, on assiste depuis le début des années 90 à un réveil de l'Islam radical, au Maghreb, au Proche Orient mais également en Asie du Sud Est. On peut également observé une recrudescence d'une forme de nationalisme basée sur
l'identité culturelle comme dans la très catholique Pologne. Ce n'est plus du nationalisme dans l'idée que ce réveil identitaire ne s'effectue plus dans le cadre de l'Etat nation, comme on a pu l'observer tout au long du XIXe et du XXe siècles, ni dans un cadre ethnique, mais bien plutôt, avec la mondialisation des échanges, à l'échelle civilisationnelle. Tel est le deuxième temps de la thèse de Samuel Huntington : le réveil identitaire s'exprime désormais par la civilisation.

F
ace à la thèse de l'universitaire américain, une notion a commencé à émerger à la fin des années 90, le « dialogue des civilisations ». Mais ces deux thématiques sont elles pertinentes aujourd'hui pour décrire la scène internationale ?


"De la" ou "des civilisations"?


Le terme « civilisation » est profondément polysémique et historique. Le professeur Huntington, en travaillant sur la notion de civilisation, s'inscrit dans une longue tradition de travaux académiques consacrés à la question, de Max Weber à Emile Durkheim en passant par Fernand Braudel ou Immanuel Wallerstein. Huntington les cite d'ailleurs dans son clash of civilisations.

Braudel, le célèbre historien français, créateur de l'école des Annales, reconnaît dans son ouvrage Grammaire des civilisations que cette notion n'ayant pas un sens clair et définitif, on ne peut finalement qu'en étudier les nombreuses « variations de vocabulaire ». Il rappelle d'ailleurs que le mot « civilisation » n'est apparu que tardivement dans le vocable usuel : d'abord au XVIIIe siècle pour désigner un acte de justice visant à « rendre civil un procès criminel », puis ensuite selon son sens moderne sous la plume de Turgot puis de Mirabeau. Naissant dans le siècle français des Lumières, la notion de civilisation correspond donc à un mécanisme, un processus de mobilité de la société allant vers plus de progrès. Il s'agit ainsi d'avantage d'un phénomène en devenir constant qu'une réalité figée susceptible d'une définition définitive.

Profondément moderne, en évolution permanente, c'est aussi une notion auto-réflexive et totalement ethnocentrique. En fait, comme l'écrit Jean Cazeneuve dans l'Encyclopaedia Universalis, « la civilisation est, en somme, la caractéristique de ceux qui emploient ce mot, qui en ont la conception. »
Ainsi ce terme, loin de revêtir une réalité concrète, caractérise, sous couvert d'une certaine universalité, une conceptualisation historiquement et géographiquement plus que marquée, c'est-à-dire la France puis l'Europe des Lumières.

Invoquer la « civilisation » sert à définir en creux l'autre, le non civilisé, le barbare. La « civilisation », c'est la modernité, contre la tradition, forcément rétrograde. Elle justifie la prétendue supériorité, puis la domination d'un peuple sur un autre, les Grecs contre les Barbares, les Chrétiens face aux païens, les colons d'Amérique contre les indigènes, etc. L'autre, le barbare, l'archaïque, est l'antithèse de cette prétendue « civilisation ». Cette dernière se définit donc dans la dialectique et a besoin de son contraire pour exister. Ainsi, durant la Guerre Froide, du « monde libre », libre face au régime communiste, et aujourd'hui de « l'Occident », judéo-chrétien bien entendu, face au monde de l'Islam, archaïque.

Cette civilisation au singulier est au coeur de la thèse d'Huntington. Dès les premières lignes de son livre, il reconnaît que « raisonner en deux mondes est récurrent dans l'histoire. On est toujours tenté de diviser le monde entre nous et eux, le groupe et l'autre, notre civilisation et ces barbares.»

L'auteur universalise donc cette opposition entre les civilisés et les barbares au prétexte d'une prétendue vérité historique. Huntington ne serait-il donc pas nostalgique d'un système binaire simple type Guerre Froide ?
Face à la complexité du monde, les Américains ne sont-ils donc pas à la recherche de leur ennemi, de celui qui justifie leurs somptuaires dépenses militaro-industrielles ?

Néanmoins la thèse d'Huntington, contrairement à la présentation souvent simpliste qu'en font nombre de ses détracteurs,  ne reconnaît pas la seule existence de deux civilisations, l'Islam et l'Occident, qui entreraient inexorablement en conflit.

Il en reconnaît en fait huit: la civilisation occidentale, Europe de l'Ouest, Etats-Unis,Canada, Australie et Nouvelle Zélande, basée sur le christianisme catholique et protestant; la civilisation orthodoxe, Russie, Ukraine, Balkans orientaux, Grèce, etc, basée sur le christianisme orthodoxe; la civilisation latino-américaine (du Rio Grande à la Terre de Feu), basée sur le catholicisme; la civilisation africaine (exceptée le Maghreb et la Corne de l'Afrique), civilisation sans religion dominante pour Huntington, plutôt caractérisée par un ensemble de pratiques animistes; la civilisation islamique, basée sur la religion musulmane ; la civilisation hindoue centrée sur l' Inde et le Sri Lanka, basée sur la religion hindouiste  ; la civilisation chinoise ; et enfin la civilisation japonaise.

Samuel Huntington opère ainsi un découpage du monde en aires civilisationnelles déterminées.
Ce « saucissonnage » de la planète peut laisser quelque peu dubitatif.


Des civilisations différenciées source de conflits potentiels

Après avoir défini ces huit aires civilisationnelles, le professeur de Harvard poursuit sa thèse en tentant de démontrer qu'aux différents points de rencontre, géographiques comme politiques, de ces différentes civilisations, les tensions seraient exacerbées, et l'on observerait alors le soi-disant « choc », ou « clash », des civilisations.
Les luttes entre les civilisations s'opèrent pour Huntington selon quatre déclinaisons : 1. Entre deux civilisations sur leur frontière commune. C'est le cas par exemple de l'Islam au contact des autres civilisations comme en Bosnie ou au Cachemire 2. Entre civilisations du fait de la domination de l'Occident. Les autres civilisations cherchent alors à s'affirmer face à cet état de fait.  3. A l'intérieur même d'une civilisation avec des luttes de pouvoir pour le contrôle de celle-ci, comme la lutte entre islamistes-conservateurs et progressistes dans le monde islamique. 4. Lutte enfin à l'intérieur d'un pays déchiré entre plusieurs civilisations comme en Russie (conflit tchétchène).

Un premier constat est d'ores et déjà faisable. Samuel Huntington semble confondre civilisation et religion. L'Inde par exemple représente chez Huntington la civilisation hindoue. Or l'Inde est également le second Etat musulman de la planète, avec plus de 100 millions de pratiquants, soit 10% de la population indienne. Ainsi les blocs civilisationnels décrient par Huntington sont loin de constituer des blocs homogènes s'opposant les uns aux autres. Le bloc asiatique se décline en multiples peuples, Birmans, Khmers, Thaïs, Vietnamiens.
Et puis les différentes diasporas à travers la planète font bouger les lignes : il y a une immense communauté asiatique en Amérique du Nord par exemple, ou encore des millions de musulmans en Europe. Cela crée une véritable communauté d'intérêts bien plutôt que des blocs civilisationnels susceptibles de s'affronter.

Pour la civilisation islamique, on peut rétorquer à Huntington que le monde musulman s'est divisé dès la mort de Mahomet, entre Sunnites et Chiites, qui se sont eux-mêmes divisés en chiites duodécimains (Iran) et Druzes (Liban et Syrie), malékites et chafiites (Afrique de l'Est et de l'Ouest). Ce monde musulman est également constitué d'une multitude de peuples, Arabes, Berbères, Turques, Perses, Pakistanais, Javanais en Indonésie, etc.

Et concernant les guerres, beaucoup de conflits dans l'histoire contemporaine ne répondent pas à la grille de lecture huntingtonienne de choc entre civilisations. Ainsi de la guerre Iran-Irak, entre 1980 et 1988, qui a opposé des musulmans sunnites irakiens contre des musulmans chiites iraniens.

Une réflexion géopolitique

Cependant, derrière cette simplicité de façade dans la thèse d'Huntington, se dissimule une réelle réflexion géopolitique. En proposant une grille de lecture multicivilisationnelle, l'auteur sort, contrairement à ce qui a été dit plus haut, d'une lecture binaire classique et propose une grille de lecture globale des relations internationales, à l'heure de la mondialisation et de l'émergence de nouvelles puissances telles que la Chine, l'Inde ou encore le Brésil. En cela, sont oeuvre est profondément géopolitique.

D'après Philippe Moreau-Defarges dans son Introduction à la géopolitique, cette matière consiste à « s'interroger sur les rapports entre l'espace (dans tous les sens du mot) et la politique ». Elle pose la question du pourquoi et du comment le politique se sert de l'espace. C'est une démarche essentiellement intellectuelle, qui cherche à expliquer ce qui est difficilement explicable.


L'intérêt de la thèse de Samuel Huntington réside donc dans le fait qu'elle rompt avec les visions binaires de la géopolitique, entre par exemple le centre et la périphérie, et qu'elle introduit dans une matière qui ne prenait jusqu'à présent en compte que l'histoire et la géographie, les phénomènes religieux. C'est sans doute cela qui nous choque le plus dans notre Europe teintée depuis plus de deux siècles de scientisme et de positivisme.

Mais pour des citoyens américains, le contexte n'est pas le même. Les Etats-Unis sont baignés depuis leur création dans le religieux, et Huntington propose simplement une vision du monde post Guerre Froide d'un intellectuel américain qui constate non sans raison que les relations internationales sont désormais multipolaires et marquées par le fait religieux.

Comme le dit très justement François Thual dans sa Géopolitique au quotidien, « la géopolitique n'est pas une science mais simplement une méthode ». Et la méthode huntingtonienne offre en ce sens une grille de lecture dans un monde que beaucoup cherchent à comprendre. Son approche en apparence « scientifique » lui confère un réalisme considéré comme crédible pour expliquer la complexité des affaires internationales.

C'est sans doute dans la suite de la thèse de Samuel Huntington, lorsqu'il aborde le prétendu « choc » inéluctable, que les idées exposées sont les plus discutables.

Une "Prophétie autoréalisatrice"


Ce qui pose à mes yeux le plus de problème, ce n'est pas cette vision du monde divisé strictement en civilisations, concept, on l'a vu, contestable, mais bien plutôt cette « prophétie autoréalisatrice » de « choc des civilisations ». Cet aspect le plus discutable de la thèse d'Huntington, qui apparaît dans la quatrième et dernière partie de son ouvrage, est ce qui s'éloigne le plus de l'analyse scientifique pour s'approcher de la politique fiction. C'est pourtant, comme de bien souvent, ce qui a été le plus repris et commenté par la presse et de multiples « intellectuels ». Surtout, bien entendu, après les attentats du 11 septembre 2001.

Le « choc » des deux avions qui venaient s'encastrer dans les deux tours du World Trade Center répondait en écho au « choc », prophétisé huit ans plus tôt par le professeur de Harvard, entre des civilisations, l'Islam et l'Occident, qui lutteraient désormais à mort pour l'hégémonie de leurs valeurs sur la scène internationale.

Ainsi les Etats-Unis ont attaqué l'Afghanistan en octobre 2001 en riposte aux attaques du 11 septembre, puis l'Irak en 2003, soi-disant pour empêcher Saddam Hussein de fournir des armes de destruction massive aux « terroristes islamiques ». Ces deux guerres semblent être des applications directes sur le terrain des idées émises par Huntington.


Plus récemment, la médiatisation autour des caricatures de Mahomet, parues dans un journal danois, a entraîné de multiples manifestations dans le monde musulman, des agressions et des actes incendiaires tandis que dans les pays occidentaux, on se paraît des draps vertueux de la liberté d'expression face à ces « barbares musulmans obscurantistes».
Cette affaire, qui a pris des proportions ridiculement exagérées, semble pouvoir illustrer parfaitement la thèse du « choc des civilisations ». C'est surtout, comme l'avait très justement soulignée Réda Benkerane, dans le journal le Temps du 17 février 2006, « une tragédie majeure pour la grande majorité des hommes et des femmes qui, de par le monde, travaille sur tout ce qui relie les uns aux autres plutôt que sur ce qui les divise. »

L'affaire des caricatures est survenue dans un contexte de stigmatisation permanente des populations musulmanes en Europe et de manipulations dans les pays musulmans, où des régimes autoritaires en perte d'influence ont trouvé un prétexte facile pour se refaire une santé politique autour d'une sorte d'union sacrée contre les occidentaux.

Ces mêmes régimes ont pourtant souvent gardé le silence concernant des faits beaucoup plus graves pour l'Islam que quelques caricatures publiées dans un journal danois. A ce propos, Ghaleb Bencheikh, exégète de l'Islam, a pertinemment souligné que :
« Si nous sommes arrivés à cette situation où des gens brocardent nos croyances, c'est parce que nous avons contribué à les banaliser. Effectivement, entre 1991 et 1998, quand des groupes islamistes  massacraient en Algérie femmes, enfants, hommes, égorgeaient et brûlaient leurs victimes comme ce fut le cas à Larbâa, la « rue arabe » proche-orientale était bien silencieuse. »

Cette thèse du « choc des civilisations » sert, de part et d'autre des frontières invisibles de l'Orient et de l'Occident, les extrémistes de tout poil qui ne supportent pas les échanges interculturels et rêvent d'un Islam conquérant et d'un occident chrétien pur, comme au temps des croisades. Et les médias, en en rajoutant sur cette histoire de caricatures, de même que les hommes politiques qui se sont empressés de prendre position, notamment en France, sont stupidement tombés dans le panneau d'une polémique internationale qui n'avait pas lieu d'être.

A l'heure des médias de masse,
le monde doit être reflété à travers le miroir difformant de la simplification à outrance, ce afin de s'adresser au plus grand nombre, quitte à s'asseoir sur la vérité.

Si l'on fait l'exégèse de la polémique sur les caricatures du prophète, on
s'aperçoit qu'elle n'a consisté qu'en une vaste manipulation :
Le 17 septembre 2005, l'un des plus importants journaux danois, Politiken, publie l'article Dyb angst for kritik af islam ("Peur profonde de la critique de l'Islam"). Cet article traite des problèmes rencontrés par l'écrivain Kare Bluitgen, qui se plaint de ce que personne depuis l'assassinat du réalisateur néerlandais Théo Van Gogh n'ose illustrer son livre sur Mahomet, intitulé le Coran et la vie du prophète Mahomet. Plusieurs illustrateurs ont refusé de collaborer sur ce sujet de peur de représailles.

Suite à cette autocensure, un débat sur la liberté de la presse vis-à-vis de l'Islam a lieu au Danemark. Dans ce contexte, le quotidien Jyllands-Posten
  publie le 30 septembre 2005 des caricatures du prophète de l'Islam. Le dessin le plus controversé présente le prophète avec une bombe dans son turban. La profession de foi des musulmans (le Chahada) est inscrite sur la bombe.

Début octobre 2005, l'affaire n'a encore qu'une dimension nationale, mais onze ambassadeurs de pays musulmans demandent un entretien avec le premier ministre Anders Fogh Rasmussen, qui refuse alors de les rencontrer. Le 14 octobre, quelques milliers de musulmans manifestent contre ces caricatures.

Dans un premier temps, la plupart des journalistes refusent de présenter des excuses, estimant n'avoir fait qu'exercer leur droit fondamental à la caricature qu'implique la liberté de la presse.

C’est alors qu’entre en scène une organisation nommée Société islamique du Danemark. Celle-ci charge l’imam Ahmad Abu Laban d'entreprendre une tournée de sensibilisation dans les capitales arabes, ajoutant trois dessins aux douze publiés dans le Jyllands-Posten, le premier montrant Mahomet affublé d’un groin de porc, le second qualifiant le prophète de pédophile et le troisième présentant un musulman en prière sodomisant un chien. Ces trois caricatures n’ont jamais été publiées dans la presse danoise, les deux dernières émanant pour être précis d’un site d’extrême droite chrétien intégriste situé aux Etats-Unis.

La tournée de l'Imam dans le monde arabe en janvier et février a alors un succès phénoménal : manifestations en masse, lynchages, mise à sac de l'ambassade danoise en Iran, etc. Les médias occidentaux montrent alors en boucle des groupes de musulmans excités et très remontés, cherchant à s'en prendre aux occidentaux en général et aux Danois en particulier qui ont osé insulté le prophète. Les images servies aux journaux de 20h, systématiquement tournées en plans rapprochés, laissent à penser que des millions de musulmans à travers la planète se révoltent contre l'Occident et sa liberté d'expression.

Nombre d'intellectuels médiatiques français, ceux que certains nomment les « intégristes de la République » (formule de François Gèze, directeur des Editions la Découverte pour parler de Finkielkraut,
d'Alain Gérard-Slama et de tous les soi-disant intellectuels qui voient dans l'Islam tous les périls qui menacent la France), se posent alors en défenseurs de la liberté de penser face à ces « obscurantistes » musulmans.

Les voix mesurées, raisonnables et ayant surtout fait l'effort d'une réelle réflexion se font alors rares pour dénoncer les diverses manipulations à l'origine de la polémique sur ces caricatures.

Les médias de masse, vecteur de la globalisation de l'information, sont en grande partie responsable de ce désastre pour tous ceux qui prônent la géopolitique de l'échange et de la tolérance. Dans ce contexte, la simplicité apparente de la thèse d'Huntington offre une grille de lecture parfaite pour les médias. L'heure du « choc » entre l'Orient et l'Occident est enfin venue. Cela marque tout de suite les esprits. A l'ère de l'information globale, il faut du spectaculaire et du simplisme.

Le paradigme du « choc des civilisations » qui, comme le dit le proverbe populaire « s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer », s'avère être une théorie performative. Celle-ci crée à posteriori la réalité qu'elle était censée décrire à priori. Elle permet également de justifier la « guerre préventive », théorie fumeuse ayant permis aux Etats-Unis d'attaquer l'Afghanistan en 2001 puis l'Irak en 2003, avec les résultats que l'on sait.

Néanmoins, on ne peut considérer que Samuel Huntington est totalement responsable de ce climat détestable, mais la simplicité apparente de sa réflexion permet à beaucoup de journalistes de décrire le monde selon leurs fantasmes, en les parant de la crédibilité universitaire.

Des théories cache-sexe
Une civilisation n’est pas une réalité figée. C’est un processus en perpétuel mouvement, qui doit tendre vers plus de progrès humain, vers une meilleur entente et compréhension entre les individus et les cultures, vers une planète que l’on respecte, non pas pour ce qu’elle offre à l’Homme mais parce que l’Homme n’en est qu’une des multiples composantes, etc.
Ainsi, il n’existe pas de démarcation entre monde musulman et Occident, ne serait-ce que parce qu’aujourd’hui en Europe vivent des millions de musulmans qui  acceptent de bon gré la démocratie de marché, mais en ont parfois assez d’être stigmatisés parce que quelques dizaines de fanatiques se font exploser dans des buildings à New York, des trains à Madrid, ou des bus et des métros à Londres.
Rappelons que l’Islam fanatique, des Frères musulmans en Egypte dans les années 20 aux Talibans en Afghanistan et au réseau Al Qaeda, s’est toujours développé en parallèle à l’expression de l’impérialisme occidental. Les Talibans ont été armés et entraînés par Washington pour se battre contre les Soviétiques dans les années 80. Ils se sont depuis retournés contre leur mentor, sous l’influence de Ben Laden, dont le reste de la famille continue de faire de multiples affaires avec le « grand Satan » américain.
Ce sont la pauvreté, l’exclusion et le sentiment d’injustice qui engendrent le fanatisme et la violence, et non pas la soi-disant nature culturelle et religieuse d’un peuple. Dans un monde globalisé et marqué par une concentration capitalistique exacerbée, les écarts de richesse n’ont jamais été aussi importants, entre le Nord et le Sud, entre les pays développés et les PMA (pays les moins avancés), mais également au sein des pays dans des mégapoles où se côtoient bidonvilles crasseux et luxe ostentatoire, comme à New York, Tokyo, Londres, Bombay, Rio, etc.
Lutter contre la guerre, le terrorisme et les conflits entre les peuples par un partage plus équitable des richesses apparaît être un vœu pieux, une utopie dans un monde caractérisé au niveau des idées par la « dictature de la réalité », celle du modèle économique néolibéral qui crée toujours plus d’exclus. Alors on préfère parler de « civilisations », amenées inéluctablement à se confronter ou à dialoguer. Les esprits plus raisonnables vont mettre également en avant les « cultures », les « communautés ».
Toutes ces explications ont bien entendu une part de vérité, je dis bien une part, mais elles sont également bien pratiques pour servir de paravent à la réalité économique de la planète, basée sur une inégalité de plus en plus flagrante et scandaleuse. Elles permettent de mettre de côté la question sociale, pourtant fondamentale. Par exemple la « montée du communautarisme » en France est une grille de lecture pratique pour des journalistes nantis qui ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre l’exacerbation des violences en banlieue.
Le modèle capitaliste, en accroissant les inégalités sources de tensions entre les peuples, en raréfiant les ressources naturelles telles que le pétrole ou l’eau, dont le manque provoquera également sans aucun doute de futurs conflits, en entraînant un véritable désastre écologique pouvant à terme menacer l’existence même de la planète et de l’humanité, porte en lui les germes de sa propre destruction. Force est de constater que Marx l’avait prévu.
Si le capitalisme aujourd’hui ne semble pas sur le long terme être un modèle économique plus viable que le marxisme, les théories dites culturelles ou civilisationnelles n’apparaissent pas non plus comme des grilles de lecture suffisantes pour décrire le monde tel qu’il est et tel qu’il risque de devenir, pour le comprendre et en anticiper les déséquilibres mortifères.
Face à une scène internationale instable et complexe, il n’y a pas de lecture exclusive, pas de « choc » ou de « dialogue » des civilisations et des cultures.
Seule certitude, celle d’un modèle économique prédominant qui engendre des inégalités et des instabilités et qu’il est grand temps de remettre en cause. C’est ce qu’ont bien compris nombre de militants qui partout sur la planète posent les graines de la contestation par le biais de Forums sociaux. Que l’on soit alors à Porto Alegre, à Bombay (photo ci-dessous en 2003), à Bamako ou encore à Karachi, le courant passe entre des personnes de nationalité ou de religion différentes et le dialogue s’instaure. Souvent les constats sur la géopolitique mondiale, sur le partage des richesses, sur les causes du terrorisme, etc. se rejoignent.
La différenciation culturelle qui apparaît dans l’échange de points de vue constitue alors bien plus une richesse supplémentaire à l’information apportée qu’une source d’antagonismes. Il n’est donc de « choc » que des inégalités et des préjugés, des certitudes et des incompréhensions, de la facilité intellectuelle et des ethnocentrismes. Comme l’écrivait très justement Nietzsche, « ce n’est pas le doute mais la certitude qui rend fou ».
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Publié dans Pensée du jour

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