La politique arabe de la France
Il est généralement admis par les Français comme par les étrangers qu’après l’époque terrible de la colonisation, la politique arabe de la France contemporaine a commencé à proprement parler avec le général de Gaulle. Le schéma gaullien se basait sur la souveraineté nationale et le refus d’un monde bipolaire où la France ne trouverait pas sa place. Il a coïncidé à l’époque avec les tendances nassériennes dans le monde arabe, qui tendaient à résister aux hégémonies américaine et soviétique en développant un véritable nationalisme arabe.
Une politique s’inscrivant dans la continuité
La France, pays impérialiste, est contrainte d’accorder l’indépendance à l’Algérie en juillet 1962, après les soulèvements des nationalistes algériens. Cinq ans plus tard, lors de la « guerre des six jours », en 1967, elle sait ne pas prendre fait et cause pour Israël, s’attirant alors la sympathie du monde arabe.
A partir de cette époque, le nationalisme arabe va devenir un des éléments de la doctrine gaullienne en politique étrangère. De Gaulle rejoint ainsi le combat arabe au moment où ceux-ci perdent leur « héros » mythique, Nasser. La France a ainsi corrigé le déséquilibre de sa politique, jusqu’alors affectée par une assimilation entre les visions française et israélienne de la région qui sacrifiait quelque peu ses intérêts.
Cette politique non alignée sur les Etats-Unis s’est prolongée après la disparition du général de Gaulle, et s’est développée avec ses successeurs, y compris avec François Mitterrand qui a su maintenir l’équilibre dans le conflit israélo-palestinien (car pourtant les socialistes sont historiquement, depuis l’affaire Dreyfus, les premiers défenseurs des Juifs et se montrent souvent proches des mouvements sionistes). Mitterrand s’est par contre, lors de la première guerre du Golfe de 1990, rangé du côté des Américains contre l’Irak de Saddam Hussein, provoquant la démission de son ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, opposé à la participation de l’armée française dans cette opération.
L’accès à la présidence de Jacques Chirac en 1995, puis ensuite la cohabitation avec le gouvernement socialiste de Lionel Jospin en 1997, n’ont pas beaucoup différé du schéma posé par de Gaulle concernant le monde arabe. Ce n’est pas par hasard que Chirac choisit
Le Caire, le 8 avril 1996, pour mettre en lumière les lignes de force de la politique française en la matière.
En octobre 1996, devant le Parlement jordanien, Chirac évoque par exemple « un nouvel Orient réconcilié où coexisteront un État palestinien pacifique et prospère, un Israël accepté par tous et libéré du terrorisme, une Jordanie exemple de démocratie et de développement, une Syrie maîtresse de tout son territoire et en paix avec l’ennemi d’hier, un Liban pleinement libre, souverain, dynamique, une Égypte forte et sage, pionnière de la paix ».
Dans tous ses discours (car dans les faits il n’a pas fait preuve de la même détermination), Chirac réclame l’exercice par tous les pays de la région de leur souveraineté sur l’intégralité de leur territoire et la création d’un Etat palestinien viable.
Certes, l’attitude de la France à l’égard de l’islam et des musulmans est quelquefois perçue dans le monde arabe comme quelque peu raciste, en matière de visas par exemple pour leurs ressortissants établisen France, mais néanmoins la France a su gardé dans le monde arabe une image assez positive par rapport aux autres pays occidentaux, car non alignées sur « l’Empire américain ».
Le deuxième mandat de Chirac n’a pas réellement changé la donne. Quand en 2003, de Villepin, alors ministre des affaires étrangères de Chirac, s’oppose aux Américains et à leur volonté d’attaquer l’Irak à l’assemblée générale des Nations Unies, l’Hexagone réussit une fois de plus à obtenir les faveurs et la reconnaissance du monde arabe.
Rappelons que cette politique arabe de la France a parfaitement servi les intérêts français dans les domaines politique, économique, culturel et commercial. Ensuite, elle répond à l’ambition de la France de conserver une sorte d’ « aura mondiale ». La France est également attachée à la légalité internationale, du moins dans la région (car dans ses anciennes colonies subsahariennes, la République se comporte encore de façon impérialiste, avec ce que François Xavier Vershave appelait la Françafrique).
La contrainte américaine et la politique française « équilibriste »
Il existe en fait deux domaines : celui où se manifeste l’interférence avec la politique américaine et où la France s’expose à la pression et à la critique et celui dans lequel la politique propre de la France peut se déployer librement. Cette distinction souligne que les États-Unis demeurent le pivot des rapports régionaux et internationaux.
Il y a en fait une distance certaine entre les principes proclamés par la France et leur mise en oeuvre. Elle ne s’est par exemple pas montrée à la hauteur lors de la tragédie de la guerre civile algérienne des années 90, voyant même des attentats civils la frapper en plein cœur de Paris en 1995.
Pour ce qui est de la question palestinienne, Paris a toujours été très favorable aux droits des Palestiniens. Pourtant, probablement sous la pression de Washington, la France a longtemps refusé par exemple de recevoir Arafat, alors même qu’elle avait facilité sa sortie pacifique de Beyrouth en 1982. C’est néanmoins en France, à l’hôpital de Clamart, qu’est décédé Yasser Arafat, le 11 novembre 2004. Paris s’est toujours montré favorable au processus de paix, même si la France fait preuve de contradiction quand une entreprise hexagonale, en l’occurrence Alstom, mène les travaux du tramway de Jérusalem-Est qui, de facto, entérine les colonies israéliennes en terre palestinienne, si l’on respecte le droit international et les frontières de 1967.
En fait, c’est bien par rapport à ses propres intérêts et non pas par humanisme que la France mène cette politique arabe. Elle a bien compris que pour exister un peu face aux Etats-Unis et à la montée de nouvelles puissances telles l’Inde, la Chine ou le Brésil, par ailleurs Etat membre de l’UE, la France doit montrer sa différence vis-à-vis du monde arabe, sans toutefois s’attirer les foudres du grand frère américain.
La France, ne pouvant s’affranchir pleinement de l’hyper-puissance américaine, est en fait en permanence sur la corde raide en matière de politique arabe, jouant une politique « équilibriste » à défaut d’être pleinement équilibrée.
Si elle s’est opposée à l’intervention américaine en Irak en 2003, elle a en revanche bien peu réagi cet été lorsque le Liban subissait les bombardements massifs de l’armée israélienne. Il semble qu’ayant à cœur de se rapprocher des Américains depuis qu’elle a refusé l’aventure irakienne, la France fait tout pour relancer les liens transatlantiques : Sur le Liban, sur la participation française en Afghanistan, sur le nucléaire iranien, etc.
La visite récente de Nicolas Sarkozy (la fameuse photo truquée ci-contre), ayant multiplié les critiques concernant la politique extérieure française actuelle, montre l’immense différence d’approche existant sur le sujet au sein du gouvernement. Si d’aventure le ministre de l’intérieur devenait notre président de la République, on peut craindre un bouleversement total de la politique arabe de la France, qui se calquerait alors sur une politique transatlantique sous égide des Etats-Unis. Cela marquerait le tournant définitif de notre politique arabe et la fin du Gaullisme en matière de relations internationales.
Pourtant, si l’on observe le bilan calamiteux de la guerre en Irak ou des relations israélo-palestiniennes depuis l’accession de Bush au pouvoir, on peut se dire que la France a su conserver un certain équilibre et freiner les tensions entre « monde occidental » et « monde musulman ».
Si elle ne se montre pas toujours à la hauteur, la politique arabe de la France refuse jusqu’à présent la thèse imbécile et suicidaire du « choc des civilisations ». On peut craindre au contraire qu’avec Sarkozy au pouvoir, nous verrions la France rompre avec son héritage gaullien et avec une politique qui a permis jusqu’à présent de conserver de multiples liens avec le monde arabe.
Si la France se montre donc bien souvent hypocrite vis-à-vis du monde arabe, en appelant au respect des droits de l’homme tout en entretenant des liens avec des dictateurs comme Ben Ali en Tunisie par exemple, elle n’est toutefois pas tombée dans le piège des néoconservateurs américains et de leur « Grand Moyen-Orient » qui, s’il se veut un plan de démocratisation d’une région s’étendant du Maroc à l’Afghanistan, n’a pour l’instant réussi qu’à provoquer la guerre et le chaos en Irak et au Proche Orient.