Dame Christine cherche les banlieues

Publié le par Ben

Hier soir, nous étions dimanche, et comme tous les dimanches depuis maintenant, pfou, trop longtemps (ça finit par se voir sur les visages de Serge July et de Christine Okrent), il y avait la messe politico-médiatique de fin de semaine, France Europe Express. Programme alléchant pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui s'intéressent à la problématique des banlieues: "Un an après la crise des banlieues, (ça commence bien, enfin on en parle) bilan en matière de sécurité et de délinquance des mineurs. Quels sont les rapports Police /Justice ? L’insécurité sera-t-elle à nouveau au cœur de la présidentielle ?" Et voilà, c'était trop beau. Le début du titre était alléchant, et puis comme d'habitude, banlieues=insécurité=police=justice. Surtout, mais alors surtout pas d'analyse sociologique sur ce qui a amené à l'embrasement des "quartiers populaires", et j'insiste sur le terme "quartiers populaires", de novembre 2005. Quand on dit que les banlieues sont le "lieu du bannissement" (étymologiquement). Visiblement la question des banlieues, c'est police et justice. Il manque une fonction régalienne, l'armée, mais heureusement Ségolène y remédiera peut-être bientôt.

Sinon, la sécurité sociale, l'emploi, le pouvoir d'achat, les discriminations, toutes ces questions qui concernent l'ensemble des Français, elles n'ont pas lieu d'être en banlieue? Non, c'est "police" et "justice". Il n'y a que des victimes et des délinquants. Pour les citoyens, c'est pas ici que ça se passe. Alors les banlieusards, c'est pas des citoyens? Et leur seule préoccupation, c'est la sécurité?

Là, le choix des invités de dame Christine et ses compères était un petit bijou sociologique pour comprendre les mécanismes du discours médiatique dominant et la haute démagogie de cet exercice télévisuel.

Liste des invités:
Christian Estrosi
(photo. Je le préférais en champion de moto), Ministre délégué à l’aménagement du territoire et lieutenant de Sarko. Bien entendu, le sous ministre (sous Sarko) avait des propos sécuritaires virulents envers les jeunes délinquants de banlieues. Rien d'étonnant de la part de ce personnage. Mais pour d'autres genres de délinquants, type en col blanc, monsieur Estrosi semble beaucoup plus tolérant, allant même jusqu'à en aider certains, tel Pierre Raynaud, vendeur de biens au casier long comme le bras (voir article d'Indymédia Nice). Il défendait sa loi Prévention de la délinquance qui vient de passer au Sénat et qui n'a de prévention que le nom. Passons. Rien à espérer d'Estrosi.

Egalement présent Manuel Valls, député-maire PS d'Evry, et tout de même un peu le monsieur sécurité du PS au même titre que le père Dray (il n'y a pas un monsieur social pour parler des banlieues au PS? Non, ils ont depuis longtemps décidé d'abandonner les classes populaires, devenues dans leur tête les "classes victimes" et les "classes dangereuses"). Là aussi, insécurité partout. La banlieue, c'est donc la guerre civile, à droite comme à gauche. Et là Valls il est maire en plus, donc légitimité de l'élu. Jean-Christophe Lagarde, même topo que Valls, mais à l'UDF. Maire de Drancy et légitimité de l'élu. Est-ce l'élu d'une ville qui connaît le mieux les banlieues? Si nous allons interroger les habitants des banlieues populaires d'Evry et de Drancy, nous répondront-ils qu'ils voient leur maire tous les matins? Rien n'est moins sur.

Ensuite viennent les experts: un juge, un flic, un expert es sciences faites pour la télé (pas la sociologie évidemment, la vraie, celle qui a besoin de temps pour expliquer des phénomènes complexes). Respectivement le capitaine
Patrick Trotignon, conseiller technique régional Ile de France de Synergie-officiers, Côme Jacqmin, juge des enfants au TGI de Nice (en duplex et qui, à chaque fois qu'il prenait la parole, avait un petit rictus, sans doute consterné par la vacuité des débats), et Alain Bauer, directeur de l'Observatoire national de la délinquance (en l'espèce, un expert d'un observatoire national des inégalités aurait eu plus de légitimité).

En dernier, dans la liste des invités tout comme pour les prises de parole (il interviendra trois fois au cours de l'émission et guère plus de deux minutes cumulées, face aux dizaines de minutes d'Estrosi), Sefyu. Noir, animateur social à Aulnay-sous-Bois et surtout rappeur, il correspond parfaitement aux clichés que portent les médias dominants sur les gens de banlieues. Deux catégories, les délinquants, ou les jeunes sortis du quartier qui ont réussi dans le rap.

Pas d'autres parcours dans les quartiers? Non non, c'est la télé qui le dit. Enfin. Sefyu était en fait le seul invité qui vit en banlieues et qui a une expérience de ce qui s'y passe. A sa deuxième intervention (quelques secondes), il souligne le fait qu'il n'y a pas de dialogue entre les habitants et la police et que dans le débat, tout le monde ne parle que d'insécurité à propos des quartiers. Un moment de vérité à la télé! Vite, au magnéto. Trop tard, le flic l'a déjà coupé. Manque d'effectifs policiers, laxisme de la justice, etc. Ca y est, c'est reparti sur le sécuritaire. Dommage.

Il ne viendrait pas à l'idée de dame Christine d'inviter des gens de banlieues pour parler de banlieues? Pas que d'un seul ne maîtrisant pas le discours des médias dominants face à une myriade de politiques et d'experts tous blancs, tous bourgeois, et tous préoccupés que d'une seule chose, la sécurité. En plus que des mecs. Peut-être qu'une femme aurait eu un discours moins "musclé" sur les quartiers, exceptée Ségolène bien sûr. Dernière intervention de Sefyu, sur son petit frêre qui va chercher le pain à la boulangerie et qui se fait interpeler par la police parce qu'il n'a pas ses papiers. Des heures au commissariat à 14 ans. "Est-ce que ça arriverait à un jeune du 16e?" demande Sefyu. Excellente question, personne ne relève, Christine se fout limite de la gueule de Sefyu qui a l'air de s'occuper de son petit frêre, et ça repart sur le tout sécuritaire. Circulez y a rien à voir. Et surtout ne pas parler des discriminations.

A la place de Sefyu, en sortant de l'émission, j'aurais tout de suite écrit un rap sur ces blaireaux de politique et de journalistes qui ne comprennent rien à la cité. C'est peut être ce qu'il a fait. Je l'espère.

Conclusion, après 1h30 d'émission, décidément les banlieues, il faut y mettre plus de flics et de juges. Alors un conseil pour tous les gens qui habitent les cités et qui n'ont pas de casier. Vite, devenez délinquant. Au moins les journalistes et les politiques parleront de vous. C'est sans doute ce qu'avaient bien compris les émeutiers de l'année dernière.

Alors face à ses aneries télévisuelles, un petit conseil de lecture: le dernier Manière de Voir sur les banlieues. Excellent recueil de textes écrits par des journalistes, sociologues et autres universitaires qui eux ont fait l'effort d'aller voir en banlieues tout ce qui ne ressort pas dans le discours politico-médiatique habituel, c'est à dire la majeure partie de la vie des habitants de ces banlieues qui ne se résume pas au tribunal ou au commissariat. Très instructif. Sur l'histoire de ces quartiers, sur leur tentative de politisation freinée puis manipulé par les partis politiques, sur les associations de quartiers, notamment de femmes, sur les bavures policières dont la télé ne parle jamais, etc.

Et on s'étonne encore que l'abstention dépasse les 50% dans les banlieues. Il est temps que des partis politiques aient des représentants issus de ces quartiers. Ce n'est plus un fossé, c'est un gouffre qui sépare les citoyens français. Et on ne peut pas dire que la mère Okrent et son équipe aident beaucoup à le combler. Alors merci à Manière de Voir. Que tous les autres journalistes en prennent de la graine.    


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Publié dans Q lture

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