Le poids des mots, le choix des photos
Comme le rappelle Michel Guerrin, chef du service culture du Monde, dans son édito du vendredi 12 septembre 2008, les critiques autour de ce photoreportage de Paris Match, réalisé par la journaliste Véronique de Viguerie, ont trois angles :D’abord il constituerait « une insulte » vis-à-vis de nos soldats tués et de leur famille, ensuite il ferait « la promotion » des Talibans et enfin il fragiliserait l’effort militaire français en Afghanistan.
Si le premier argument est à peu près recevable du point de vue des familles des victimes, qui n’ont pas encore eu le temps de faire leur deuil, les deux autres sont inopérants si l’on tient un tant soit peu à la liberté de la presse et au devoir d’informer. Néanmoins une phrase de Pascale Aragonès, épouse du chef de corps du 8e RPIMa encore en Afghanistan actuellement, est choquante : « Je me demande comment cette journaliste se regarde en face dans la glace », a t’elle déclaré à propos de Véronique de la Viguerie. Cette personne n’a visiblement pas compris quel était le rôle d’un journaliste, surtout reporter de guerre, mais nous mettrons cela sur le compte de l’émotion.
Mais le plus lamentable, ce sont les réactions de nos hommes politiques : Philippe de Villiers a parlé à propos de ce reportage de « haute trahison ». On en attendait pas moins de l’excité du bocage vendéen, mais le Premier Ministre François Fillon ou le Ministre de la Défense Hervé Morin ne sont pas en reste, de même qu’à gauche, ce qui est stupide de la part de personnes se voulant progressistes, chacun y va de sa critique à l’encontre de la journaliste de Paris Match : Pierre Moscovici ou Jean-Luc Mélenchon au PS, de même que Daniel Cohn- Bendit chez les Verts, qu’on a pourtant souvent connu bien plus inspiré.
Rappelons que les photos qui font polémique sont celle où l’on voit des Talibans qui semblent en train de poser avec des « trophées », objets qui appartenaient aux soldats français tués, casques, armes, treillis, et celle qui montre en gros plan la montre d’un des soldats remise ensuite par les Talibans à la journaliste qui l’a rendue à la famille de celui-ci de retour en France.
Revenons-en à l’argumentaire : ce reportage et ces photos feraient la promotion des Talibans et affaibliraient la France. Mais qu’est-ce que c’est que ce discours martial ? Nous sommes bien en temps de guerre, celui du « eux et nous » cher à Georges Bush et aux dangereux excités de la Maison Blanche qui , espérons-le, ont déjà commencé à faire leur carton. Mais, et désolé pour tous ces politiques français qui veulent surfer sur l’émotion des familles et de l’opinion publique pour se redorer l’image, le rôle du journaliste est de déconstruire ce discours : il n’y a pas de « eux et nous », il n’y pas que les affreux Talibans contre les gentils Occidentaux partis loin de chez eux pour apporter la démocratie aux quatre coins de la planète. Ca, ce sont les discours.
Mais ces Talibans sont des êtres humains qui existent, même si ça dérange, et le rôle du reporter de guerre, rempli ici avec beaucoup de courage et un grand professionnalisme par Véronique de la Viguerie, est de montrer les deux, voire les multiples facettes de la réalité.
Lorsque des journalistes filment nos seuls soldats français en Afghanistan, bien peu les accusent de faire la promotion de l’armée et de prendre parti, alors que d’un strict point de vue journalistique, il s’agit de propagande puisque l’on a qu’un seul discours à l’écran ou sur le papier, le notre, celui de l’Etat français par le biais de ces forces armées.
Si les Talibans recrutent si facilement en Afghanistan et qu’ils sont soutenus par une partie de la population, c’est qu’en face les « bavures » (le mot est bien trop faible) de l’OTAN se multiplient et les Occidentaux sont de plus en plus perçus comme des envahisseurs. Un exemple, le 22 août dernier, près du village d'Azizabad, à quelques 120 kilomètres d'Hérat (non loin de la frontière iranienne), un raid des forces internationales sous commandement américain et de commandos afghans a fait 90 morts parmi les civils, principalement des femmes et des enfants. 90 morts bon sang ! Et pas des militaires qui ont signé pour être prêts à risquer leur vie! Des innocents, l’innocence même quand il s’agit d’enfants. Bien peu de nos hommes politiques français se sont alors indignés. Que feriez-vous si vous étiez Afghans?
Alors oui c’est vraiment affreux ce qui est arrivé à dix de nos soldats, mais c’est cela la guerre ! Et les responsables de tous ces deuils et ces drames, ce sont les politiciens qui ont décidé dans leur bureau d’aller livrer bataille dans un pays lointain, qui n’a jamais eu de répit depuis la fin des années 70. On amène la démocratie avec le dialogue, la confrontation d’idées, l’exemplarité, et certainement pas avec les bombes et les chars.
Les journalistes qui montrent la cruauté de ces Talibans ne sont eux, sûrement pas responsables de tout ce « merdier », mais ils tentent courageusement de faire leur travail en allant sur le terrain, au plus prêt des acteurs, pour déconstruire des discours politiques et nous montrer l’horreur de la réalité, à nous qui sommes bien loin de tout cela, tranquillement attablés devant le poste (malgré certes la « crise du pouvoir d’achat »).
Surtout, les reporters de guerre montrent à ces hommes politiques qui eux décident des guerres, portent réellement la responsabilité de tous ces morts, et restent soigneusement loin des combats, et bien que la guerre, c’est con et ça tue ! Je croyais que chez nous, on l’avait compris depuis la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948.
Rien ne justifie la guerre, seule peut se défendre l’idée de la résistance à l’oppression. Et pour paraphraser Gandhi, contrairement à la doctrine de Machiavel, la fin ne justifie pas les moyens. Quand les moyens utilisés ne sont pas justes, la fin n’est jamais bonne. Et la guerre n’apportera jamais la démocratie. L’Afghanistan est partie pour rester un bourbier dans les décennies qui viennent, et si Sarkozy a envoyé de jeunes soldats français là-bas, ce n’est certainement pas pour le bonheur des civils afghans.
Alors plutôt que de critiquer l’excellent travail de Véronique de Viguerie (bravo à elle !), prenons-en nous donc à nos dirigeants qui ont décidé, pour faire plaisir au Grand Frère américain, de participer à cette guerre inique.
Certes Paris Match se fait du pognon avec tout ça, mais « c’est de bonne guerre », sans vouloir faire de vilain jeu de mots.