Les pilleurs du vivant

Publié le par Ben

« Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l'homme, mais pas assez pour  assouvir son avidité ». Le Mahatma Gandhi

Que diriez-vous si une entreprise étrangère brevetait la recette de la baguette, chaque boulanger français se voyant alors obligé de lui demander l’autorisation et de verser des royalties pour faire son pain ? C’est pourtant ce qui arrive notamment aux Indiens Ashaninka du Pérou concernant le Sacha Inchi, une amande à la base de leur alimentation. 

En 2006, un rapport de l’Union internationale pour la Conservation de la nature a démontré une nouvelle fois que le développement de la civilisation humaine est en train de ravager un des plus grands trésors de notre planète, la biodiversité. L’exploitation croissante des ressources naturelles à des fins commerciales détruit non seulement la diversité du vivant mais s’accompagne également de ce qu’Aminata Traoré nomme pour l’Afrique un « viol de l’imaginaire », le pillage culturel des peuples autochtones. L’absence de règles internationales sur l’utilisation des ressources naturelles permet à chacun de s’approprier des savoirs traditionnels au détriment de leurs détenteurs ancestraux à travers le système des brevets. C’est ce que l’on nomme la biopiraterie.

Ce phénomène de prédation planétaire ne fait jamais la une de l’actualité, alors que des millions de personnes partout sur la planète, parmi les couches populaires les plus fragiles, en sont directement victimes. Il est donc grand temps que les militants écologistes s’emparent de ce sujet, au confluent des urgences sociale et environnementale, pour sensibiliser l’opinion publique et lutter contre ce fléau.

Le fait de s’approprier les ressources biologiques d’un pays, d’une population ou d’une communauté à des fins commerciales, par le biais de dépôts de brevets sur des gènes ou des espèces, sans respecter les droits des détenteurs des savoirs locaux, est essentiellement une pratique des laboratoires privés des pays du Nord.

Ces laboratoires profitent d’un vide juridique pour, d’une part diminuer leurs dépenses de recherche et développement en utilisant les savoirs traditionnels, et d’autre part s’approprier l’exclusivité des bénéfices de leur exploitation. 

Quasi absente des médias, la lutte contre la biopiraterie est un élément clef dans la défense de la biodiversité, enjeu écologique majeurs du XXIe siècle, aussi déterminant pour l’avenir de notre planète que le réchauffement climatique.

La biopiraterie a été théorisée et clairement définie par Vandana Shiva, (photo) physicienne indienne et militante écologiste, prix Nobel alternatif 1993, dans son ouvrage La Biopiraterie, ou le pillage de la nature et des connaissances[1]. Pour celle qui est également directrice de la « Fondation de recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles »[2] et fondatrice de l’association Navdanya[3] , la biopiraterie « est un déni du travail millénaire de millions de personnes et de cerveaux travaillant pour le bien de l’humanité ».

Le terme « biopiraterie » a été d’abord utilisé pour décrire les brevets déposés par les grosses firmes privées travaillant sur le génie génétique dans les années 1980 afin de s'approprier un droit exclusif sur les gènes du génome humain, des plantes, et plus largement de tout ce qui est vivant, notamment les ressources naturelles de populations autochtones.

Mais ce type de pratique est du point de vue de Vandana Shiva, bien plus ancien : ces velléités prédatrices exercées par l’Occident colonisateur peuvent s’observer par exemple dès le XVème siècle, lorsque le pape Alexandre VI Borgia accorde aux rois catholiques, Isabelle Ire de Castille et Ferdinand II d'Aragon, toutes les terres se situant à l'Ouest et au Sud des Açores, en l’occurrence les Amériques que découvre par erreur Christophe Colomb en 1492, croyant être arrivé aux Indes.

Une autorité occidentale proclame alors unilatéralement son droit de propriété sur des espaces encore inconnus (d’elle-même). Les populations locales, pourtant habitants légitimes de ces terres, regroupées sous le vocable erroné d’ « Indiens », n’ont plus qu’à accepter cet état de fait ou à disparaître. La suite de l’histoire tout le monde la connaît : au prétexte d’exporter le progrès en ces territoires inexplorés par les colons européens, ceux-ci vont massacrer sans vergogne la majorité des Amérindiens. Entre les pillages auxquels se livrent Anglais, Français et Néerlandais au Nord ou Portugais et Espagnols au sud, auxquels on peut ajouter les maladies apportées par bateaux du Vieux Continent, coqueluche, rougeole, variole ou encore peste bubonique, les « Indiens » d’Amérique passent de plusieurs dizaines de millions à la fin du XVe siècle à quelques centaines de milliers au XVIIe siècle. Ce « vol » des terres et de la vie de ces millions d’ « indigènes » américains par les colons européens avides d’or et de ressources naturelles n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’humanité. Nos livres d’Histoire sont pourtant bien peu bavards en la matière[4].

Aujourd'hui, il n’y a plus de tels espaces géographiques à conquérir, et le XXe siècle a été marqué par le paroxysme mortifère puis le déclin (relatif) des Etats Nations. Les grandes firmes multinationales ont pris le relais de ces derniers dans le processus de prédation planétaire, et leurs nouveaux terrains de conquête se trouvent désormais à l’intérieur des êtres vivants, au niveau des cellules et des gênes.

Après la conquête de l’or (qui a justifié les massacres perpétrées pendant trois siècles par les Espagnols en Amérique du Sud, à la recherche notamment du mythique Eldorado), puis de l’ « or noir » durant tout le XXe siècle, semble venu le temps de l’ « or vert ».

Toute la vie sur terre, infiniment riche et diverse, que l’on peut désigner sous le vocable « biodiversité », est devenue objet de convoitise pour les industries agrochimiques, pharmaceutiques ou encore biotechnologiques, se livrant à une prospection incessante des plantes et des savoirs y étant associés. Nouveaux médicaments, produits cosmétiques, produits phytosanitaires et agroalimentaires, les débouchés commerciaux des gisements verts constituent une immense source de profits pour les multinationales, particulièrement avides en la matière.

Non seulement ces firmes s’emparent de connaissances censées appartenir à l’ensemble de l’Humanité, mais de plus, comme 90% de la biodiversité se situe dans les pays du Sud, elles pillent les dernières richesses de populations extrêmement fragiles. Déjà martyrisés par l’histoire, massacrés, colonisés et exploités par les Occidentaux, nombre de peuples du Sud voient aujourd’hui leurs savoirs ancestraux appropriés par des grandes entreprises sans aucune contrepartie.

La biopiraterie constitue alors une des formes les plus poussées et les plus insidieuses de colonisation dont ait fait preuve l'Occident.

Il existe pourtant à l’échelle internationale des dispositifs censés protéger les droits des peuples autochtones. Ainsi la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) [5], signée lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992, reconnaît officiellement l’existence de savoirs traditionnels et permet de faire valoir le principe de l’antériorité de ces savoirs oraux sur les droits conférés par des brevets. Mais dans le cadre des discussions autour de cette convention, les firmes multinationales cherchent encore à accroitre leur contrôle sur les ressources naturelles aux dépends  des communautés rurales et indigènes par le biais d’un lobbying incessant. Elles continuent de promouvoir la privatisation du vivant.

A l’ère de l’économie de la connaissance, les questions de propriété intellectuelle sont au cœur des négociations commerciales internationales. Dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce, les ADPIC (Accords sur les Aspects de Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce) constituent depuis le G4 de Postdam, la clef de voute du système de libre commerce. Les ADPIC protègent ainsi les firmes multinationales du Nord en leur permettant de breveter les ressources naturelles au détriment de la souveraineté alimentaire des pays du Sud.

En France, sur le marché très développé des produits cosmétiques, de nombreux laboratoires vont puiser leurs matières premières dans les zones de grande diversité biologique, faisant de notre pays un territoire privilégié pour les biopirates.

Face à cela, un groupe de travail s’est crée en 2007 pour défendre les droits des peuples autochtones et proposer des modes de valorisation alternatifs de la biodiversité et des savoirs traditionnels associés. Il réunit des associations de défense des droits des peuples indigènes et relaye le travail de terrain réalisé par des organisations et des gouvernements sur la biopiraterie, dans le but de faire annuler les brevets biopirates déposés en Europe. Il est vrai que le temps presse. Le gouvernement péruvien a dénoncé en 2006 et 2007 deux brevets déposés par des laboratoires français sur le Sacha Inchi. Les laboratoires GREENTECH et COGNIS ont en effet déposé un brevet pour des applications cosmétiques de l’huile de Sacha Inchi, utilisée depuis des siècles par de nombreuses ethnies amazoniennes dans leur alimentation et leur hygiène corporelle. Ces entreprises prétendent avoir découvert que l'huile et les protéines extraites de cette plante pouvaient servir à faire des cosmétiques particulièrement performantes dans les soins anti-âge. Or des écrits datant de 1992 rapportent que l'usage cosmétique du sacha inchi par les peuples du Pérou est connu depuis longtemps. Il y est décrit que les femmes mélangent l'huile de sacha inchi à de la farine de la graine pour préparer une crème revitalisante et rajeunissante; et les hommes frottent leur corps avec l'huile pour soigner les douleurs musculaires et les rhumatismes après l'effort. La preuve est faite que les brevets sont contestables, et ce combat ne fait que commencer.

Face à des enjeux économique très importants, la lutte contre la biopiraterie ne concerne ni plus ni moins que de la défense de la diversité de la vie, biologique et culturelle. Les peuples autochtones qui ont su jusqu’à aujourd’hui préserver les secrets de la nature, sont plus que jamais menacés par la voracité des businessmen planétaires, démunis face aux règles du jeu définis par les pays développés. Notre participation à ce combat constitue à cet effet une humble pierre à l’édifice d’un monde solidaire, dans lequel l’enrichissement de quelques uns ne pourra plus se faire au détriment de tous les autres.

Benjamin Joyeux, avec l'aide de Matthieu Mellul (collectif Biopiraterie)

Pour plus d’infos :

-www.icra.org

-www.biotech.indymedia.org

-www.biopiraterie.org (en cours de construction)



[1]  Biopiracy : The Plunder of Nature and Knowledge, Vandana Shiva, SouthPress, 1997

[2] Research Foundation for Science, Technology and Natural Resource Policy

[3] http://www.navdanya.org/

[4] Lire à ce propos l’excellent ouvrage d’Howard Zinn, professeur émérite à la Boston University, Une histoire populaire des Etats-Unis, publié en France chez Agone, 2002.

[5]   www.cbd.int

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Publié dans Environnement

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