Lou Bayrou, l’ « égocentriste »

Publié le par Ben

Il est "libre" François! Mouaih! Qui est-il vraiment? Homme providentiel voulant sortir la France d’un système d’alternance qui sclérose notre pays depuis 25 ans ? Simple citoyen plein de bon sens, paysan des Pyrénées, voulant gouverner dans l’intérêt de tous les Français ? Ou bien homme de droite démagogique et mégalo cherchant à être élu par les voix du « peuple de gauche », lui qui, déçu depuis 1983, ne cesse depuis de se faire avoir ?

Nous avons un indice dans Le Parisien de ce jour, mercredi 21 mars 2007 : François Bayrou y déclare voir des « ressemblances » entre sa stratégie actuelle et celle de Chirac en 1995. Mais si, souvenez-vous, la « fracture sociale », devenue ensuite une triste farce !


L’expression « fracture sociale » a été forgée non pas par le démographe Emmanuel Todd, comme on le croit souvent, mais par le philosophe français de centre gauche Marcel Gauchet. Au début de l’année 1995, alors que Balladur règne dans les sondages (on sait ce qu’il adviendra par la suite, même pas présent au second tour), et que Chirac lui est au fond du trou (médiatique bien entendu), des intellectuels dits « de gauche », dont la fondation St Simon, fondée en 1981 par Pierre Nora et Marcel Gauchet, rejoignent le candidat Chirac. Celui-ci reprend alors à son compte la fameuse « fracture sociale » qui aura tant de succès, notamment dans les quartiers populaires et qui, avec le « mangez des pommes », conduira Chirac à la victoire (aujourd’hui d’ailleurs, les jeunes de l’UDF doivent distribuer des clémentines dans les rues de Paris, comme en écho à la fameuse pomme de 1995). A l’époque, nombre de gens de gauche, trouvant Jospin insipide, avaient voté Chirac, croyant dur comme fer à sa volonté de réduire cette fracture sociale. On sait ce qu’il en advint par la suite.


Comme il faut toujours savoir tirer des leçons de l’histoire, faisons donc un parallèle avec la stratégie actuelle de François Bayrou. Alors d’abord qui est réellement « Lou Bayrou » (avec l’accent Béarnais, s’il vous plaît) ?


François René Jean Lucien Bayrou est né le 25 mai 1951 à Bordères, entre Pau  et Lourdes. Il est le fils de Calixte Bayrou et d'Emma Sarthou, tous les deux agriculteurs. Marié à 20 ans, il suit des études de littérature à Bordeaux et obtient l'agrégation de lettres classiques à 23 ans. Son père meurt alors d'un accident du travail, et, tout en enseignant, le jeune François aide sa mère à tenir l'exploitation. En plus de tout cela, il est bègue. Mais à force d’obstination, François parvient à vaincre son handicap. Ca c’est son côté Germinal.


Jeune, François Bayrou est proche des mouvements non violents, notamment de la communauté de Lanza del Vasto (philosophe et poète voyageur, premier disciple occidental de Gandhi). Ca c’est son côté très sympa.


À 30 ans, en 1982, il devient conseiller général, puis quatre ans après député UDF des Pyrénées Atlantiques. D'inspiration démocrate-chrétienne, Bayrou est un catholique pratiquant et un fervent partisan d'une Europe fédérale. Ca c’est son côté Jacques Delors.


On le voit, François n’est pas un « bleu » de l’échiquier politique français. Et député depuis 21 ans, il n’a pas vraiment le profil du « petit propriétaire terrien » que souvent il prétend être. Pour information, un parlementaire gagne 6700 euros par mois. On est loin du SMIC.


En 1993, alors que Mitterrand est en fin de règne et que Balladur débarque à Matignon à la suite de législatives désastreuses pour la gauche, Bayrou est nommé ministre de l’Education nationale. Il veut alors intégrer au budget de l’Etat les établissements d’enseignement confessionnel. Résultats des courses, le 21 janvier 1994, un million de Français prennent la rue pour défendre l’école laïque. Traumatisé, Bayrou se gardera bien ensuite de réformer quoi que ce soit, gérant tranquillement le ministère en partenariat avec les syndicats, ce qui finira par le rendre sympathique vis-à-vis des profs malgré sa grosse bourde de départ. Il reste ministre de l’Education jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1997. En 95, malgré la campagne très centre gauche de Chirac, Lou Bayrou soutient Balladur, au côté donc du petit traître Sarkozy. Le nouveau Président Chirac le gardera pourtant comme ministre, alors qu’il purge dès son arrivée à l’Elysée tous les traîtres balladuriens.


En 98, François prend la tête de l’UDF, parti qui à l’époque regroupe en son sein DL (Démocratie Libérale), mouvement ultra-droitier et ultra-libéral d’Alain Madelin. Mais DL approuve aux régionales de la même année les présidents de région se faisant réélire avec les voix du Front National. Bayrou refuse alors toute compromission avec l’extrême droite (ça aussi c’est un de ses côtés sympa) et DL quitte l’UDF. Il conduit l’année suivant la liste UDF aux européennes, qui obtiendra 9,28% des voix.


En 2002, François crée la surprise en étant 4ième aux élections présidentielles, avec 6,84% des voix, devant Chevènement que la presse qualifiait alors de « 3ième homme ». Il appelle alors Chirac à construire une large coalition avec les résultats qu’il obtient au 2nd tour face à Le Pen (82% des voix). Mais comme à son habitude, Chirac préfère placer son camp malgré le vote des Français et crée à cet effet avec Juppé l’UMP (Union pour une majorité présidentielle). Le grand geste politique de François durant cette période, c’est la baffe qu’il fout à un gamin qui tente de lui faire les poches, à Strasbourg, pendant la campagne.


Après les Présidentielles, tous « les rats quittent le navire ». La majorité des UDF, suivant Philippe Douste-Blabla, le neuneu de Lourdes et Toulouse, quittent François pour rejoindre l’UMP. Mais François, lui, il croit en son destin personnel (surtout qu’il paraît que Mitterrand lui a dit qu’un jour il serait Président). Toujours un peu mégalos les François ? En tous cas, trente députés UDF résistent et créent un groupe à l’Assemblée nationale pour la législature 2002-2007.


C’est le moment où Lou Bayrou dit s’opposer à l’ « Etat UMP » et déclare non sans emphase « lorsque l’on pense tous la même chose, on ne pense plus rien ». C’est cette période qui nous intéresse le plus au regard de ce qu’il se passe aujourd’hui. Regardons donc un peu quelques textes votés par les députés UDF durant cette période. En effet, aujourd’hui la politique, cela consiste à faire des déclarations. Les vrais gestes politiques eux, comme les votes au Parlement, les propositions de loi, les travaux des commissions, bref les bilans de mandat de nos gouvernants, ne sont que très rarement analysés.


Si tel était le cas, Sarkozy par exemple serait un piètre candidat. En effet, durant son premier mandat de député de Neuilly à partir de 1988, l’excité de Beauvau n’intervient qu’une seule fois dans l’hémicycle. Ministre du Budget sous Balladur entre 93 et 95, ses seuls actes seront de sortir les « affaires » de Chirac à la mairie de Paris pour ouvrir la voie de l’Elysée à son mentor Balladur. Ministre de l’Intérieur en 2002, ses principales actions seront de passer à la télé, de supprimer la police de proximité, à peine entrée en vigueur, et de multiplier les textes durs contre les immigrés, comme d’habitude boucs émissaires de la nullité de nos gouvernants. Ministre des finances en 2004, rien à signaler si ce n’est les cadeaux fiscaux accordés aux patrons du CAC 40. Reministre de l’Intérieur en 2005, Sarkozy revient surtout à Beauvau, pour d’après ses propres propos, « se défendre des coups tordus » de ses « amis ». Voilà. Bilan de Sarkozy depuis 15 ans, être passé plus de 4000 fois à la télé, en faisant l’homme politique le plus médiatisé de toute l’histoire de France. Pour le reste, aucun texte, aucune action qui ait fait progresser notre pays. Le bilan de la lutte contre la délinquance ? Calamiteux. Il n’y a jamais eu autant d’atteintes aux personnes en France. Mais voilà, chez nous on juge « à la parlotte », comme au temps des bons mots à la Cour de Versailles (Cf le film Ridicule de Patrice Leconte). Heureusement qu’on ne juge pas de la même manière un médecin ou un artisan.


Je ne serai pas aussi sévère avec Bayrou. Mais bon… Alors que Bayrou faisait sa star des banlieues à St Denis mercredi dernier, petit rappel non négligeable. A l’Assemblée, l’UDF a voté l’état d’urgence en 2005 à la suite des émeutes en banlieues, renvoyant une nouvelle fois les gens issus de l’immigration à leur statut d’ « indigènes ». Une majorité d’habitants des quartiers populaires s’était à l’époque offusquée de cette mesure. François Bayrou a de même été un des premiers à voter la « loi sur les signes religieux dans les écoles publiques », texte venu une fois de plus stigmatiser les musulmans de France. Pire, l’UDF, du moins une majorité, a voté pour la réforme inique de l’excité du Karcher du Code de l’entrée et du séjour des étrangers (Ceseda), dénoncée par toutes les associations sérieuses qui travaillent sur l’immigration (voir UCIJ). Pas de doute que François aurait fait un tabac à St Denis s’il avait rappelé tout cela.


Donc il n’y a pas de grande différence, si ce n’est dans les déclarations, entre les visions UMP et UDF de l’immigration. Ne parlons pas de la réforme de la loi sur la prévention de la délinquance, de la loi sur l’eau, des OGM, etc.


En économie, François est un libéral convaincu. Il serait même prêt à prendre Peyrelevade comme Premier Ministre, vous savez, l’ancien PDG du Crédit Lyonnais, adepte du sport : « On privatise les bénéfices, on publicise les pertes ».


En écologie, espérons que Corinne Lepage viendra quelque peu éclairer ses lanternes, étant donné le vide sidéral de la pensée de François à ce sujet.


Un autre rappel : aux régionales de 2004, l’UDF a rallié partout l’UMP au second tour face à la gauche. Et aujourd’hui le président de l’UDF voudrait être élu par les électeurs de gauche ? Mais de qui se moque t’on ! Lorsqu’un journaliste malin de Libé demande à Bayrou le 15 mars 2007 : « Pour les prochaines législatives, l’UMP n’a pas investi de candidats contre les sortants UDF. Vous engagez-vous, si vous n’êtes pas élu Président, à ne pas vous faire réélire député UDF des Pyrénées Atlantiques avec le soutien de l’UMP ? », François répond : « Cette question est sans objet. » Bah tiens ! Attention François, à force de vouloir faire le grand écart, tu risques un claquage des tendons.


Si François Bayrou n’a pas rejoint l’UMP en 2002, ce n’est donc pas à cause d’un clivage idéologique irréconciliable, mais bel et bien parce qu’il croit en son destin personnel et qu’il voyait bien n’avoir aucune chance d’être investi par l’UMP aux présidentielles de 2007.


Un fauteuil ministériel, ce n’est pas assez pour François. On me rétorquera que tous les politiques sont comme cela, mégalos. Peut-être, mais c’est juste pour rappeler à ceux qui croient en « Bayrou le sauveur » qu’il est comme tous les autres, l’égo chevillé au corps et le nez dans les sondages, avec des préoccupations bien éloignés de celles mises en avant.


Et pour les électeurs de gauche tentés par le vote Bayrou : Attention à la gueule de bois ! Souvenez-vous du syndrome Chirac de 1995. Ce n’est pas parce que Ségolène est désespérante qu’il faut voter n’importe comment ! Certes gauche/droite est un clivage qui peut disparaître dans les paroles, mais jamais dans les actes. A l’Assemblée comme au Sénat, les vieux réflexes perdureront encore longtemps. Mais la France s'est aujourd'hui tellement droitisée que Bayrou peut, au "miyeu", apparaître comme un homme de gauche.


Les politiques savent très bien tout cela. Aux électeurs de ne pas prendre des vessies pour des lanternes.   

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Publié dans La course au château

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