Islam et intégration: les cas français et allemand
Sur l'ensemble de la planète, il y a environ 150 millions de personnes qui vivent dans un pays autre que leur pays d'origine. De plus en plus de gens ont quitté leur patrie, certains volontairement afin de trouver ailleurs de meilleures conditions de vie, d'autres pour des raisons de guerre, de persécutions politiques, bref de dangers dans leur pays d?origine.
Les pays de l'Union Européenne constituent une des premières destinations pour les immigrés ou les réfugiés, ce depuis le XIXe siècle. En Allemagne, quelques 30 millions de personnes sont ainsi venues depuis 1960, mais dans le même temps 21 millions ont quitté le pays. En France, un Français sur cinq est aujourd'hui soit lui-même immigré, soit de parents ou grands-parents immigrés.
Ces immigrés ont créé pour les sociétés allemande et française des défis à relever. Comment par exemple loger ou assurer un revenu décent à ces personnes ? Comment organiser la vie commune de la population majoritaire et de la population immigrée ? Faut-il que les immigrés se fondent avec la population locale ce que l'on nomme « assimilation », ou bien les différents groupes de population doivent-ils continuer à vivre côte à côte, de manière largement libre, avec leurs cultures différentes selon le schéma d'une société multiculturelle?
Les réponses à ces questions entraînent des décisions politiques différentes pour le marché de l'emploi, pour le statut juridique des immigrés, mais également pour la mise en place de structures culturelles et éducatives.
L'immigration vers
De plus, en conséquence de la disparité des valeurs politiques dans les deux pays, les dirigeants ont répondu différemment aux problèmes posés par l'immigration.
Ce qui nous intéresse plus particulièrement aujourd'hui, ce sont les immigrés de culture musulmane, en majorité, sans toutefois tomber dans la caricature, les Turcs en Allemagne et les Maghrébins en France.
Hier, au sortir de la seconde guerre mondiale puis durant toute la période des Trente Glorieuses, ces immigrés de culture musulmane ont constitué une grande partie de « l'armée de réserve » des ouvriers venus reconstruire
Or il n'y a pas eu de « provisoire ». Ces immigrés se sont légitimement installés sur le territoire de leur pays d'accueil, bien décidés à y vivre et à y assurer un avenir pour leurs enfants. Ils sont aujourd'hui une composante à part entière des populations allemande et française. Mais leur image s'est considérablement dégradée et ils sont perçus majoritairement comme une menace pour les pays qui les ont accueillis.
L'actualité internationale et son traitement médiatique ont contribué sans nul doute en grande partie à dégrader l'image des personnes d'origine musulmane dans la perception des Etats européens de tradition chrétienne. De la révolution iranienne de 1979 aux attentats du 11 septembre 2001, en passant par les explosions dans le métro parisien de 1995, malgré la dimension multiple et hautement différenciée de tous ces phénomènes, l'opinion publique occidentale perçoit désormais n'importe quel musulman comme un terroriste potentiel. Les fanatiques constituent pourtant dans le monde musulman une infime minorité. Mais cette perception entretient tous les fantasmes et les incompréhensions réciproques entre les gens dits « de souche » dans les pays d'accueil et les personnes issues de l'immigration de culture musulmane. Cette antagonisme, accentué et bien souvent manipulé par les pseudo prophètes adeptes du « choc des civilisations » huntingtoniens, a des conséquences dramatiques pour l'ensemble des citoyens, avec des phénomènes d'accentuation de la xénophobie et de la montée en puissance de partis d'extrême droite.
En France, le Front national « pourri » ainsi depuis plus de 20 ans l'ensemble de la vie politique. L'immigration est alors traitée par les hommes politiques non pas avec la sérénité et la vision à long terme que nécessite ce phénomène mais, à droite comme à gauche, pour être plus précise surtout à l'UMP et au PS, selon un positionnement par rapport à Le Pen, par peur de son potentiel électoral. Ainsi des « triangulaires » pendant les législatives, jusqu'au traumatisme du 21 avril 2002 avec la présence au second tour des présidentielles du vieux leader frontiste. On se souvient de la déclaration de Laurent Fabius en 1984, alors premier ministre socialiste : « Le Pen pose les bonnes questions mais apportent les mauvaises réponses. » Ceci est faux. Ces « bonnes questions » posent toujours l'immigration en termes de « problème ». Presque plus personne en France aujourd'hui ne parle d'immigration en termes de chance et de richesse potentielle. Certains auteurs comme Pierre Tévanian mettent en avant ce processus de « lepénisation des esprits » duquel il faut absolument sortir. Malheureusement, l'ambiance actuelle, avec la chasse aux sans papiers et la nouvelle loi Sarkozy sur l'immigration qui restreint fortement le droit des immigrés, ne fait que renforcer cet état de fait, détournant l'attention des citoyens des vrais problèmes du pays et décomplexant les racistes de tout bord. L'immigration sert en France de variables d'ajustement électoral à des hommes politiques en manque total d'idées et de vision pour l'avenir.
En Allemagne, la situation diffère quelque peu même si l'on observe également une concomitance entre la présence sur le sol allemand de minorités de culture musulmane et la montée en puissance de l'extrême droite. Les infractions et délits commis par l'extrême droite en Allemagne ont augmenté par exemple de 27% en 2005, atteignant 15 360 actes. En mai dernier par exemple, un député de Berlin, d'origine turque, a été passé à tabac par deux individus qui ont accompagné leurs coups d'insultes telles que « sale Turc ». Les groupuscules d'extrême droite allemands compteraient quelque 40 000 membres dont plus de 10 000 portés sur la violence. Le NPD, Parti national allemand, est un parti néonazi extrêmement dangereux, tant et si bien qu'en 2001 le gouvernement de Gerhard Schröder, de même que le Bundestag et le Bundesrat, avaient réclamé à la justice son interdiction, en vain.
Les extrêmes droites française et allemande ne sont pas tout à fait de même nature, la première ayant essentiellement comme bouc émissaire les personnes issues de l'immigration du Maghreb et d'Afrique noire, la seconde quant à elle, de par son essence néonazie, conservant une identité profondément antisémite. Mais elles se rejoignent dans leur combat contre les immigrés et pour un Etat dit « pur », composé uniquement d'improbables habitants « de souche ».
L'Allemagne a connu également une importante immigration intra-étatique avec la chute du mur de Berlin et la réunification. Des centaines de milliers d'« Aussis » ont immigré de l'est à l'ouest, tant et si bien que dès 1993 le gouvernement de l'époque avait décidé de limiter le nombre de ces immigrés à 220 000 par an.
Les hommes politiques français comme allemands sont priés par leurs électeurs de se positionner et de protéger leurs citoyens face à cette menace extérieure, le terrorisme islamique, dont les immigrés musulmans à l'intérieur des frontières européennes seraient la cinquième colonne.
Le pseudo débat qui a déchaîné les passions en France sur l'interdiction du port du voile à l'école a bien démontré cela. Le voile, qui n'est objectivement qu'un attribut vestimentaire marquant une identité culturelle musulmane (on oublie bien souvent que nos grands-mères catholiques en France portaient également le voile et qu'à l'époque il n'avait jamais été question de leur interdire l'accès à des bâtiments publics. Cela aurait paru saugrenu), a été décrit et perçu comme le début d'une invasion de l'intégrisme islamique en notre belle contrée. Or on peut porter un voile et être progressiste, même être féministe.
La France
Mais mis à part le fait d'imaginer Zidane Président de
Il faut faire bouger les lignes, accepter le multiculturalisme et ne pas rester figé dans un modèle nostalgique, telle que
Dans la grande et mythique histoire de France, quid de l'apport des colonisés, de leur participation à l'effort de guerre en 14-18 ou 39-45, quid du massacre des colons, le 8 mai 1945 à Sétif tandis que d'autres célébraient la victoire sur les Nazis, le 17 octobre 1961 dans les rues de Paris, etc., quid de tous les massacres de la colonisation? Dans les livres d'histoire de France quelques lignes à peine. « Nos ancêtres les Gaulois » est aujourd'hui une description biaisée pour beaucoup de Français. 6 millions d'entre eux, soit 1 Français sur 10, attendent de l'Etat ne serait-ce que de la reconnaissance et la réécriture de pans entiers de l'histoire de notre pays qui reconnaisse les sacrifices et les souffrances de leurs générations antérieures.
En France, comme en Allemagne, les discriminations gangrènent le corps social, véritables épées de Damoclès qui divisent les citoyens et sont porteuses de menaces pour l'avenir. Elles sont partout, économiques, sociales, culturelles. En France, les jeunes des banlieues, diplômés ou non, se heurtent en permanence à ce que la réalisatrice Yamina Benguigui a très bien décrit, un « plafond de verre ». Il s'agit de l'ensemble des pratiques sociales et des lois non écrites qui s'opposent à l'égalité des individus. Les générations issues de l'immigration en sont les victimes quotidiennes.
Or
Le premier combat à mener est donc celui de la lutte contre toutes les formes de discrimination. Discriminations à l'emploi, discriminations aux études, discriminations au logement, etc. La création de
L'urgence, c'est la redéfinition de notre contrat social prenant pleinement en compte nos populations issues de l'immigration. Il serait temps de leur demander leur avis quant à l'avenir qu'ils veulent pour leur pays,
Alors faisons un effort d'imagination pour réinventer un modèle sociétal laissant la place à ces personnes plutôt que de se draper en permanence dans les oripeaux d'une République ancestrale qui est devenue aujourd'hui une machine à fabriquer de l'exclusion bien plutôt que de l'intégration. Il ne faut pas craindre l'autre mais bien plutôt réfléchir à ce qu'il peut nous apporter comme richesse. L'Islam de France constitue un atout majeur pour notre pays pour peu que l'on soit capable de ne pas louper le coche. Il ne s'agit pas d'instrumentaliser l'Islam à des fins électoralistes, comme semble l'avoir fait Sarkozy avec le Conseil français du Culte musulman, mais de laisser toute sa place à la deuxième religion de France au sein de notre République. La laïcité n'est pas l'interdiction de toutes les religions, mais bien la possibilité pour toutes les religions de pouvoir cohabiter sur un territoire pacifié parce qu'areligieux.
La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905 par exemple a été votée dans un contexte de nécessaire prise de distance des institutions par rapport à la religion catholique. Il faut sans doute réécrire cette loi au regard de la réalité des religions en France aujourd'hui. En tant qu'ancien Etat colonisateur, nous avons des responsabilités et des devoirs envers les populations issues de ces anciennes colonies. Ce n'est pas sur ces dernières que doivent reposer tous les devoirs en voyant en même temps certains droits leur passer sous le nez, tel le droit de vote par exemple.
Droit de vote de tous les résidents étrangers, plus grande place dans le champ politique aux personnes issues de l'immigration, dramatiquement sous représentées, réinterrogation de la laïcité pour une plus grande ouverture vers les Musulmans, reconnaissance officielle des penseurs et intellectuels de culture musulmane qui ont marqué l'histoire de notre pays (donner par exemple à un collège de Nanterre le nom d'Abdelmalek Sayad, grand sociologue disciple de Bourdieu, etc.), reconnaissance plus générale d'une vraie histoire de France, n'occultant pas des pans entiers au grand dam des populations concernées, versement des pensions à tous les anciens combattants qui ont fait la guerre pour notre pays, quelle que soit leur origine, voici quelques pistes absolument pas révolutionnaires ni difficiles à mettre en oeuvre mais déterminantes pour permettre à tous les habitants de France d'avoir le sentiment de faire pleinement partie de la communauté nationale.
En Allemagne, les solutions doivent forcément s'adapter à une réalité différenciée, mais l'axe central est le même, plus grande reconnaissance, passée, présente et future, par l'Etat des personnes de culture musulmane.
Je vois d'emblée les critiques poindre à l'horizon: "Islamo-gauchiste, remise en cause de la laïcité, démagogie, faire le jeu des intégristes, bons sentiments, etc." J'ai peut-être tort, mais je crois que c'est au contraire en stigmatisant en permanence les musulmans que l'on court à la catastrophe, n'en déplaise à Caroline Fourest. Plus les discriminations existent dans les pays occidentaux, plus les discours stupides à la Ben Laden trouvent du terreau pour alimenter leur paranoïa. Plus au contraire les démocraties sont irréprochables, plus les systèmes et idéologies totalitaires apparaissent dénués de tout fondement. Il suffit de regarder le cas des Etats-Unis. Leur domination au 20e siècle s'est expliquée par l'attirance qu'exerçait sur le monde entier leur modèle sociétal et les millions d'immigrés amoureux de la liberté qui choisissaient le sol américain pour vivre leur "american dream". La dernière guerre en Irak a profondément mis à mal cette aura américaine dans de multiples régions du globe. A chaque fois qu'une démocratie réduit ses libertés, au nom de sa sécurité, elle se tire une balle dans le pied. A chaque fois qu'elle veut imposer un modèle au détriment d'une partie de la population, elle en oublie ses principes fondateurs et par la même accentue des phénomènes qu'elle cherchait à réduire. Alors "liberté, égalité, fraternité" pour tout le monde tout en ne niant jamais les spécificités de chacun. En tous cas, étant donné le renforcement des phénomènes de radicalisation droitière en France comme en Allemagne, il faut interroger nos deux contrats sociaux pour favoriser au maximum un Islam d'Europe, démocratique et ouvert sur le monde.