L'Inde, un laboratoire de l'écologie populaire?

Publié le par Ben

Article paru dans le journal de la ZEP pour le Congrès des Verts à Bordeaux les 2 et 3 décembre 2006:


« Il y a assez dans le monde pour satisfaire aux besoins de tous, mais pas assez pour assouvir l’avidité de chacun. ».

Gandhi

L’Inde, longtemps absente de notre champ de vision, si ce n’est dans quelques cercles politiques, universitaires et associatifs, est aujourd’hui de plus en plus présente dans les médias français, désignée en permanence comme la terre des contrastes, des paradoxes, comme l’Etat symbole, aujourd’hui encore, de l’orientalisme et de sa spiritualité face à un Occident matérialiste en quête de sens. Les tours opérateur indiens et étrangers ne manquent d’ailleurs pas d’exploiter cette image pour développer le tourisme sur le Sous Continent.

Or, on ne retient bien souvent que les facettes les plus spectaculaires et paradoxales de la société indienne, pour les opposer les unes aux autres : croissance fulgurante dans le domaine des nouvelles technologies contre prégnance de traditions ancestrales, système inégalitaire des castes contre vigueur de la démocratie représentative indienne, pays de la non violence qui promeut la bombe atomique, société spiritualiste dont une majeure partie de sa population recherche l’enrichissement matériel, etc. Si ces éléments détiennent une part de vérité, au bout du compte, ne subsiste qu’une image très partielle de la société indienne.

Certes le pays connaît depuis quelques années une croissance phénoménale, certes son leadership dans le domaine des logiciels informatiques est incontestable, certes le développement du cinéma indien et de ses chiffres faramineux (plus de 800 films produits chaque année) a un impact sur la production culturelle mondiale, mais l’Inde est loin de se limiter à cela. C’est également, on le sait beaucoup moins, un haut lieu de débats autour des choix de stratégies de développement, ce pays étant confronté à un immense défi en matières sociale et environnementale, et un véritable laboratoire d’actions militantes s’inscrivant clairement dans la mouvance de l’écologie politique.

L’Inde est en effet le deuxième Etat de la planète en nombre d’habitants, avec plus de un milliard d’individus. Un humain sur six est donc Indien et le Sous Continent sera probablement d’ici peu le deuxième marché de consommation mondiale, avec un demi milliard d’individus dotés d’un réel pouvoir d’achat.

Mais le développement indien pose à l’humanité un problème majeur : la planète ne dispose pas de suffisamment de ressources naturelles pour assurer à un milliard d’Indiens un niveau de vie équivalent à celui des populations occidentales, américaines ou européennes. La question de l’augmentation exponentielle de l’empreinte écologique indienne est ainsi devenue primordiale pour l’avenir de la planète et de l’ensemble de l’humanité.

A ce défi environnemental immense s’ajoute celui de permettre à la majorité de la population indienne de subvenir à ses besoins vitaux, que ce soit l’accès à la terre, l’accès à l’eau ou l’accès à la nourriture de base. 

Malgré le fameux trickle down effect cher à nos économistes et censé redistribué par le haut les fruits de la croissance, vivent encore aujourd’hui en Inde près de 800 000 millions de paysans pauvres, soit deux fois plus que l’ensemble de la population européenne, qui cultivent leurs terres de façon traditionnelle et sont condamnés par le système économique actuel à mourir à la campagne écrasés par les dettes (dans la filière du coton, plus de 4000 petits producteurs se sont suicidés l’année dernière) ou à venir s’entasser par millions dans les bidonvilles des grands centres urbains, Delhi, Bombay, Calcutta ou Madras.

Pour remédier à cette catastrophe humanitaire permanente, l’Inde abrite aujourd’hui pas moins de 1,2 millions d’ONG. Nombre d’entre elles se battent contre les effets néfastes du développement économique indien et tentent à leur niveau d’affronter les deux urgences actuelles du Sous Continent, qui sont bel et bien les deux faces d’une même médaille, l’urgence écologique et l’urgence sociale.

En organisant en janvier 2004 leur Forum social mondial à Bombay, les militants altermondialistes ne s’y sont pas trompés. Traversé de milliers de mouvements sociaux de résistances, résistance face à la destruction de l’environnement au profit du développement économique, résistance face à la disparition de modes de vie ancestraux au profit de la modernité urbaine, résistance face aux agissements des multinationales telles que Coca Cola, le Sous Continent est devenu aujourd’hui un des principaux laboratoires de résistance face au rouleau compresseur de la mondialisation libérale et de lutte pour une véritable écologie populaire face à la destruction programmée de l’environnement.

L’Inde possède, depuis Gandhi, une véritable tradition critique du mode capitaliste de développement à l’occidental : Le Mahatma Gandhi critiquait fortement la technologie moderne et beaucoup d'aspects de la culture occidentale et recommandait la production locale de nourriture plutôt que de recourir au commerce, de même que la fabrication artisanale de vêtements, le traditionnel dhoti indien et le châle cousu avec un charka (le fameux rouet) afin de subvenir à ses besoins et boycotter le textile de l’empire britannique. Ses critiques de la modernité occidentale ont influencé beaucoup de penseurs politiques et il peut être considéré comme un des pères de l’écologie politique.

Aujourd’hui ses enfants sont encore actifs, malgré la volonté d’une grande majorité d’Indiens d’accéder au « bien être » matériel de type occidental. On en retrouve beaucoup d’entre eux au sein d’Ekta Parishad.

Ekta Parishad (Forum de l’Unité en Hindi), c’est un mouvement créé au départ pour défendre des paysans qui se faisaient expulser de leurs terres par les autorités indiennes cherchant à fournir des terrains les moins chers possibles à des entreprises pour qu’elles puissent y implanter leurs usines. Ne sachant pas lire pour la plupart, ces paysans se voyaient offrir un acte de propriété (une patta) par les autorités, vidé en fait de sa substance. Ils étaient ainsi expulsables à tout moment, se voyant rétorquer l’irrégularité de leur acte de propriété.

Ekta Parishad s’est alors constitué pour défendre ces populations en suivant deux axes : d’une part la mobilisation des populations dans chaque panchayat (équivalent local de nos conseils municipaux), d’autre part le lobbying et le plaidoyer auprès des autorités. Le mouvement a pris de l’ampleur, mené par son leader charismatique Rajagopal, héritier de Gandhi basant son action sur l’ahimsa, la non violence.

Aujourd’hui Ekat Parishad est présent dans huit Etats indiens, soixante districts et plus de 4000 villages. Aux dernières élections législatives de mai 2004, en incitant les Adivasis et autres hors castes indiens à voter, Ekta Parishad a fortement contribué à faire pencher la balance du côté du parti du Congrès et non du BJP (Bharatiya Janata Party, « parti du peuple indien »), parti nationaliste hindou au pouvoir de 1998 à 2004. Partant de la base, dans chaque petit village, ce mouvement a permis à des centaines de milliers de petits paysans de prendre conscience de leurs droits et de leurs devoirs mais leur a également rendu leur dignité en leur montrant l’importance fondamentale de l’agriculture traditionnelle indienne face à la mondialisation libérale et la non viabilité d’une marche forcée vers une soi-disant « modernité » qui court à sa perte.

Multipliant les contacts à l’international, avec les sans terres aux Philippines, en Afrique et en Amérique Latine, Ekta Parishad fait aujourd’hui partie de Via Campesina et propose sa propre vision du Monde, antilibérale, résolument écologique, profondément populaire.   

Le 2 octobre 2007, anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, Ekta Parishad a prévu d’organiser une marche de 350 km entre Gwalior et Delhi, devant rassembler au moins 250 000 personnes afin de réclamer une réforme agraire permettant enfin de fournir des terres aux exclus du développement économique indien et de la mondialisation.

La ZEP y sera, parce que des habitants des banlieues françaises aux paysans sans terres des campagnes indiennes, tous sont confrontés aux mêmes phénomènes économiques de prédation des ressources. Pour les contrer et proposer une véritable alternative, il est grand temps d’étendre jusqu’aux tréfonds de l’Inde la Zone d’écologie populaire.


Benjamin Joyeux

 

 

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Publié dans Inde

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